Artiste majeur de la scène contemporaine africaine, exposé dans des lieux prestigieux
comme la Palais de Tokyo à Paris, Barthélemy Toguo, né en 1967, est l'un des artistes
phares de l'exposition Africa Remix. Travaillant sur plusieurs supports, il sonde dans
une perpétuelle fusion avec son oeuvre, les méandres de la relation au monde et à
l'Autre à travers des thèmes aussi divers que l'identité, la conscience civique et
politique, l'exil ou encore la sexualité. Rencontre.
Innocent Sinners, votre installation présentée à Africa Remix, délivre une
pluralité de messages à travers des médiums divers. Rien n'y apparaît comme étant définitif. Est-elle représentative de votre démarche ?
J'ai beaucoup de choses à dire, la question est de savoir comment et dans quel
médium arriver à les exprimer. Se pose alors le problème du choix de la technique et
du médium. Si j'envisage un travail sur les échanges Nord / Sud, je choisis le médium
qui me permettra d'aller le plus loin possible dans mon exploration. Si je sens que la
peinture ou le dessin vont pouvoir difficilement illustrer ce que j'ai envie de dire, je me
tournerai vers l'installation ou la performance. Mais si en cours de travail, je m'aperçois
que je piétine, j'irai vers la vidéo. C'est un peu comme cela que je tâte le terrain et
c'est ainsi que les choses se construisent par rapport aux matériaux choisis. Je ne
suis pas figé dans une technique ou prisonnier d'un médium, d'où la multiplicité de
mes différents travaux.
Quant aux sujets abordés, ils s'inspirent des manifestations de la vie dans le positif
comme dans le négatif : les guerres, les inégalités sociales, les ressentis humains.
Tout cela peut s'inscrire dans un même projet. Voilà pourquoi dans la coque de
bateau présentée à Beaubourg, vous trouvez des choses sur le Rwanda, mais aussi la
position de l'Église sur le port du préservatif ou encore le refus des États-Unis de
signer le traité de Kyoto. Là où l'oeuvre reste ouverte, c'est qu'elle peut en appeler une
autre. De mon travail sur le traité de Kyoto, qui était initialement une performance, j'ai
décliné une oeuvre photographique dont j'ai par la suite recyclé les photos non
utilisées dans des collages. C'est ainsi que se construit mon univers où petit à petit les
choses se créent et ne s'arrêtent pas.
Cette volonté d'engagement perpétuel par rapport au monde dans lequel
vous vivez est-elle, selon vous, inhérente au rôle de l'artiste ?
Je crois que c'est vraiment là son rôle. Comme le dit Kant, " l'art n'est pas une
réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en
leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes ". Je ne suis
pas là pour offrir un travail qui se limiterait à une simple recherche esthétique. Le rôle
d'un artiste, c'est de dire les choses, de prendre position et d'interpeller les gens pour
les inciter à une prise de conscience.
Est-ce quelque chose qui vous habite depuis toujours ou est-ce venu avec
l'expérience ?
Vu le contexte dans lequel j'ai grandi, le pays, le continent d'où je viens, mon travail
ne peut se situer que dans la revendication et la critique. Je suis Camerounais et la
situation n'est pas facile au Cameroun, comme c'est le cas dans la plupart des pays
africains. En tant qu'artiste de ce continent, je dois être au coeur de ce qui se passe
afin de prendre position et arriver à sensibiliser par mon travail. Sinon quel serait le
sens de mon rôle d'artiste ?
Vos prises de position peuvent déranger certaines catégories de personnes – comme celles que vous avez prises sur l'Église dans l'une de vos installations
(1). Vous ont-elles attiré des griefs qui auraient pu entraver votre liberté
d'expression ?
Bien qu'on ne puisse pas tout dire, je ne peux pas capituler ni me résigner à
accepter la défaite et l'échec du continent. Je ne peux que continuer un travail qui va
dans le sens de la recherche du bien-être des individus, qu'ils soient Africains ou pas.
Le travail de l'artiste ne peut uniquement résider dans l'égoïsme individuel. C'est
pourquoi le voyage vers l'autre est si important pour moi. Quand je me suis rendu en
Serbie et au Kosovo il y a deux ans, c'était dans le but d'aller vers les gens et de leur
proposer un espace pour qu'ils puissent exprimer ce qu'ils ressentent. J'avais emmené des carnets de cartes postales vierges sur lesquelles j'ai peint sur place des
portraits anonymes. J'ai arpenté les rues, les marchés, les campus universitaires et j'ai
invité les gens à écrire sur les cartes ce qu'ils ressentaient, dans la langue de leur
choix. Je leur expliquais que c'était l'occasion de dire au monde ce qu'ils vivaient et que
cela pourrait être entendu dans les pays où l'oeuvre allait être exposée. J'ai fait timbrer
et tamponner les cartes à la poste comme si elles avaient été expédiées. Je ne les ai
pas envoyées chez moi de peur qu'elles ne se perdent, qu'elles ne soient censurées ou
perdues. J'ai voulu respecter cette idée de correspondance, de choses intimes
chuchotées par les gens. Ce travail a été présenté en 2004 au Palais de Tokyo (2). J'ai
récemment fait de même à Lagos, au Nigeria, pour les Nigérians privés de parole dans
un pays où la démocratie est totalement absente. Les gens se sont livrés, déchargés
et le résultat est poignant (3). Quand on lit ces cartes postales, on découvre à quel
point les peuples aspirent à autre chose et mon travail a consisté à transmettre ces
aspirations. Et cela fait partie de mon rôle d'artiste.
N'êtes-vous pas un peu frustré de savoir qu'ils ne verront pas le résultat de
l'oeuvre ?
Ils ne le verront pas mais ils ont retrouvé une liberté d'avoir dit les choses et cela les
a soulagés. Dans un pays comme le Nigeria où la parole est taboue, c'est plus facile de
dire les choses à quelqu'un qui ne vit pas dans votre pays et qui ne va pas y rester.
Les gens savent au moins que ce qu'ils ont dit sera entendu quelque part, d'où le
choix de la carte postale comme support d'un message qui doit voyager de par le
monde. Ce projet n'est pas fermé, j'envisage de le poursuivre au Cambodge, à Cuba,
en Birmanie, en Ouzbékistan. C'est une démarche qui ouvre le regard et qui engendre
des résultats qui me surprennent moi-même.
Vous mobilisez tous les sens du spectateur. Le toucher, l'olfactif, la vision,
l'auditif. Est-ce une manière de le retenir, comme si d'une certaine façon, vous
ne vouliez pas qu'il échappe à l'oeuvre ?
Mes recherches impliquent un travail de fond qui s'inscrit en effet dans le souci
d'arriver à toucher les gens au maximum. Tout ce qui est fait est pensé dans la
scénographie totale. Les sujets abordés ne le sont pas par jeu. Ainsi, lors d'un voyage
aux Canaries, j'ai réalisé une performance pour sensibiliser les spectateurs à la
situation des prisonniers politiques en Turquie (4). Je voulais qu'ils prennent la
mesure des tortures qu'ils y subissent. Dans ce travail proche de la structure
théâtrale, j'étais vêtu d'un treillis avec un fer à repasser à la main. En fond sonore,
j'avais mis une musique de Bach mélangée avec des chants fang du Gabon. J'ai
appliqué le fer sur un archétype du corps humain préalablement dessiné et lorsque le
corps a commencé à brûler, certains spectateurs pleuraient. Le lendemain de cette
performance, une association s'est créée à Las Palmas pour soutenir les prisonniers
d'opinion en Turquie. Je ne sais pas comment elle opère aujourd'hui, mais j'avais
réussi à susciter une émotion suffisamment forte pour provoquer une action dans le
public.
Les artistes du Sud ont tellement de choses à dire que leurs travaux regorgent
d'une charge, d'une énergie tant dans la forme que dans les thèmes évoqués et dans
la diversité des matériaux utilisés. Leur démarche diffère en ce sens de celle d'un
artiste occidental qui, ne vivant pas les mêmes situations, s'orientera plutôt vers une
autre recherche.
Ressentez-vous cette sensibilité exacerbée des artistes du Sud dans une
exposition comme Africa Remix ?
Ce sont des artistes qui ont vraiment des choses à dire dans un monde comme
celui d'aujourd'hui qui n'évolue pas vers le positif. Dans Africa Remix, le public est
confronté au choc de l'énergie et la force des travaux. Il suffit de voir le travail du
Mozambicain Gonçalo Mabunda dont la chaise et la tour Eiffel sont réalisées avec des
armes recyclées de la guerre civile qui a ravagé son pays. De même celui du Nigérian
Dilomprizulike qui montre la poubelle et la merde de l'Afrique dans son installation
Waiting for bus, ou encore le travail de Solly Cissé. Les artistes abordent les choses
différemment selon leur sensibilité, mais il y a aussi une beauté, une esthétique qui
sont là, malgré la souffrance, la douleur et la misère.
Ce qui est aussi le cas de votre installation Innocent Sinners. Le constat sur
la situation politique en Afrique et dans le monde est douloureux, mais de
cette douleur se dégagent la douceur et la beauté de vos aquarelles évoquant
pourtant des images difficiles. Est-ce une façon de laisser une porte ouverte à
l'espoir ?
Ces aquarelles représentent des corps qui souffrent, des corps amputés, mais en
même temps, la beauté du médium utilisé vient compenser cette souffrance. Quand
je travaille sur ces aquarelles et bien que je peigne des corps en souffrance, je vois
moins la douleur que la beauté. Mon envie d'en faire ressortir la beauté, s'inscrit dans
le mouvement de la main. Je sors la douleur, mais quand j'ai recours au lavis, je viens
au-dessus de la douleur caresser le dessin ce qui fait que cohabitent sur l'espace du
papier, la souffrance, le désir et la beauté inhérents à n'importe quel être humain.
Avez-vous été gêné, compte tenu de vos engagements, par le fait qu'Africa
Remix soit " mécénée " par la firme Total et inaugurée par le président du
Nigeria en tant que président de l'Union africaine ?
Si les choses avaient été claires au départ sur le fait que cette exposition allait être
soutenue par la firme Total et qu'elle allait être ouverte par quelqu'un qui ne respecte
pas les droits de l'Homme dans son pays, je n'aurais pas forcément refusé de
participer à l'exposition mais mon travail aurait été différent. Par rapport à la situation
du continent africain, je me dois de dire quelque chose en tant qu'artiste, qui plus est
dans une exposition sponsorisée par Total et inaugurée par le président du Nigeria.
Mon travail sur les cartes postales remplies par les Nigérians est une preuve concrète
de ce qu'ils ressentent. Quelqu'un qui a été l'instigateur d'un tel projet ne pouvait pas
ne pas présenter cette pièce dans un lieu visité par le président du Nigeria. Elle était à
la même période exposée à Africa Urbis au Musée des arts derniers mais si j'avais su,
je l'aurais présentée à Beaubourg. J'aurais ainsi eu le sentiment d'avoir accompli ma
mission et d'être en accord avec moi-même. Comme beaucoup d'artistes, j'ai appris
tardivement la présence de Total et du président du Nigeria dans l'exposition. Bien
que je sois malgré tout content d'avoir participé à l'exposition, j'ai quand même été
associé à mon insu à des gens avec lesquels je n'aspirais à l'être.
Vous travaillez sur un projet de centre d'art au Cameroun. D'autres artistes
du continent ont ou voudraient monter des projets similaires. Est-ce une
volonté de pallier l'absence de politique culturelle en Afrique ?
Évidemment. Nous nous devons de faire sans nos dirigeants qui ne font rien pour
leur pays. Si aujourd'hui les forces vives et pensantes de l'Afrique restent – le plus
souvent en Occident – les bras croisés, l'Afrique n'ira nulle part. Si chacun rentrait au
pays pour apporter – dans son domaine – sa petite pierre, les choses existeraient.
L'État fuit ses responsabilités, moi, je m'en vais faire quelque chose pour l'Afrique. Je
ne veux pas me contenter d'envoyer de l'argent à mes proches et les réduire à
attendre cet envoi. Je ne veux pas aider ponctuellement des individus mais participer à l'élaboration d'un projet qui concerne la collectivité. Mon centre d'art, situé à
Bandjoun, va permettre aux artistes locaux de se former, de s'exercer. Ils pourront
aussi se confronter aux artistes occidentaux par le biais des résidences prévues à cet
effet. Le but n'est pas d'importer un centre d'art de l'Occident en Afrique. Les artistes
seront invités à réaliser des choses qui devront être en adéquation avec l'environnement. C'est un centre qui va fonctionner au sein d'une communauté
africaine et dont les infrastructures (espace vidéo, bibliothèque, salle de conférence)
profiteront aux villageois. Je veux un lieu de vie et de création auquel la vie collective
villageoise soit intégrée. C'est un projet personnel, financé sur mes fonds propres et
dont j'ai dessiné les plans. The Institute of visual arts auquel je cherche à donner
aussi un nom africain, devrait ouvrir ses portes au printemps 2006. Il sera géré par
les gens sur place parce que je ne pourrai pas y consacrer tout mon temps. Et
surtout, je ne peux m'éloigner trop longtemps de mes explorations d'artiste qui
engendrent des découvertes perpétuelles et me gardent en éveil.
Propos recueillis par Virginie Andriamirado, Paris, juin 2005
Notes
(1) Le procès de la Soutane, chapitre 1, 2005, présentée du 11 mars au 23 avril 2005, École
supérieure d'art, Grenoble.
(2) Head Above Water, 96 cartes postales présentées dans The Sick Opéra, Palais de Tokyo,
Paris, octobre 2004-janvier 2005.
(3) In a Turkish Jail, 2001, festival international de Las Palmas
(4) Head Above Water 2 In Africa Urbis, Musée des Arts derniers, Paris, 19 mai-31 juillet 2004.
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